Le Caïman - La Révolution en Charentaises

Le Caïman

dimanche 6 août 2006, par Onno Maxada / 7343 visites

Si vous voulez voir un documentaire sur le mafioso ventripotent qui dirigeait l’Italie jusqu’en mai 2006, vous serez déçus par le Caïman mais vous passerez quand même un bon moment de cinéma. Le Caïman retrace surtout le chemin de croix du producteur d’un film sur Berlusconi. Pour notre plus grand plaisir, le magnat de la presse et ex-Président du Conseil italien sort passablement abîmé de cette mise en abîmes cinématographique.

Compte tenu des convictions de Nanni Moretti, réalisateur résolument ancré à gauche et violemment opposé à Berlusconi (il a notamment été l’instigateur de manifestations monstres contre le mafioso en chef en 2002), on pouvait espérer un véritable brûlot. Contre toute attente, le Caïman est une comédie dramatique douce amère qui relègue Berlusconi au rang de personnage secondaire tout en lui taillant un sérieux costard.

Le vrai héros, c’est Bruno Bonomo. Grand pourfendeur de la "dictature de cinéma d’auteur", producteur de navets fascisants dans les années 70, Bruno est au bout du rouleau. Son mariage comme son entreprise sont à la limite du dépôt de bilan. Pas vraiment sympathique au début du film, il gagne peu à peu le respect du spectateur à mesure qu’il reconquiert sa propre dignité. La raison de ce revirement spectaculaire ? Un scénario que lui apporte - parce qu’il est le dernier sur la liste - une jeune réalisatrice révoltée par la toute puissance de Berlusconi.

Le caïmanAlors qu’il pensait se lancer dans la production d’un film d’action (!), Bruno réalise progressivement qu’il s’apprête à mettre sur pieds un film engagé du type de ceux auxquels il s’est toujours opposé. Nanni Moretti réussit le tour de force de nous faire croire à l’histoire improbable de cet électeur de Berlusconi qui finit par investir toute son énergie et tous ses biens dans un film de combat contre le Président du Conseil (qui s’avère être aussi le premier producteur et distributeur de cinéma en Italie). La clef du succès réside dans une subtile combinaison de questionnements intimes et de questionnements politiques. Le Caïman est l’histoire d’une lutte pour la dignité d’un homme qui se transforme en bataille pour la dignité d’un pays. L’Italie est trop fière pour continuer plus longtemps de s’entendre qualifier "d’Italie d’opérette" et se faire ridiculiser devant le monde entier. A ce sujet, quelques images d’archives sur les saillies berlusconiennes sont décapantes et font passer Chirac (notre Berlusconi tricolore) pour un enfant de choeur.

Comme le fait remarquer l’un des personnages du film, on sait déjà tout de Berlusconi : ses fraudes fiscales, ses relations avec la mafia, ses alliances avec l’extrême-droite, sa main - mise sur les médias, et même son lifting et ses implants capillaires ! Pourtant, son histoire doit être racontée. Non seulement parce qu’elle est juste, mais aussi et surtout parce que la saine indignation qu’elle suscite (par exemple chez la femme de ménage/secrétaire de Bruno) constitue l’ultime rempart de la démocratie contre les dérives autoritaires et l’affairisme. Nanni Moretti avait misé beaucoup d’espoirs sur le Caïman en faisant sortir le film au moment des législatives italiennes. Peut-être a-t-il contribué aux 24 000 voix qui ont permis de mettre Berlusconi à la porte. Grazie Nanni !

Le Caïman (Il caimano), de Nanni Moretti, 2006.


Voir en ligne : Une courte biographie de Silvio Berlusconi


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