La désobéissance civile, de Thoreau aux mouvements altermondialistes : une perspective philosophique - La Révolution en Charentaises

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La désobéissance civile, de Thoreau aux mouvements altermondialistes : une perspective philosophique

dimanche 3 septembre 2006, par Laura Diaz / 19141 visites

Poursuivant le thème de la Boétie, Henry David Thoreau, à qui revient la paternité du terme de désobéissance civile (1849), révèle dans son célèbre texte aux formules lapidaires l’ineptie d’une servitude à un gouvernement injuste et renouvelle ainsi la réflexion sur l’idée d’une société sans Etat.

LA PUISSANCE D’UN NON

Suite au refus de payer ses impôts au gouvernement fédéral américain, démontrant par là qu’il était hors de question de cautionner la guerre que ce dernier livrait au Mexique, Henry David Thoreau, qu’on allait dénommer « l’homme de Walden », plaide pour rien moins qu’une retraite dans les bois et une vie sans Etat. Ces accents anarchistes peuvent étonner chez celui qui est considéré comme le fondateur de la désobéissance civile, c’est-à-dire du droit d’enfreindre la loi lorsque celle-ci est injuste et dont la dynamique politique consiste précisément à faire jouer légitimité contre légalité. En effet, la désobéissance civile sonne aujourd’hui comme une forme de résistance non-violente à l’intérieur d’un système politique que l’on reconnaît par ailleurs comme globalement juste. Pas plus que la prise de pouvoir, le renversement de l’Etat ne serait aujourd’hui la finalité de cette nouvelle forme de résistance alors que pour Thoreau, en revanche, la tentation d’une société sans Etat demeure : dans Désobéissance Civile, le droit de retrait quasi-physique est l’exact parallèle selon lui de l’objection de conscience. C’est que la désobéissance civile à la Thoreau est faite de trois mouvements de recul : le premier consiste à retirer son soutien à la loi et au gouvernement, et par conséquent à accepter dans un second temps les sanctions punissant un tel acte. En l’occurrence, Thoreau refusa de faire appel contre la peine d’emprisonnement qui lui fut infligé (« sous un gouvernement qui emprisonne quiconque injustement, la vraie place pour un homme juste est en prison »), évoquant ainsi la conception socratique selon laquelle il vaut mieux souffrir une injustice que la commettre. Enfin, dans un troisième temps, il s’agissait pour le réfractaire de renouer avec une forme de lien politique plus sincère, celui d’une forme d’écologie politique. La désobéissance civile à la Thoreau éprouve alors les derniers ressorts d’une forme de scepticisme politique plus que d’anarchisme : elle relève en ce sens plus de la réflexion stoïcienne qui laisse le monde vaguer à ses erreurs pour préserver sa propre sincérité, faisant au final peu de cas du devoir de le transformer.
Elle apparaît ainsi comme une forme d’objection de conscience mettant l’accent sur des convictions personnelles plutôt que comme désobéissance civile au sens où nous l’entendons aujourd’hui : « Le seul devoir que j’ai le droit d’assumer et de faire à chaque moment est celui que moi je considère juste ». Le citoyen refuse de compromettre ses propres principes et s’en remet ainsi à une valeur plus haute que celle défendue par les institutions mais (et là est le hic) sans pour autant chercher à mobiliser ses concitoyens.

TOUS CONTRE UN

Arrêtons-nous un instant sur le caractère problématique de la désobéissance civile entreprise au nom de la conscience. Il est à noter d’abord que dans des sociétés post-traditionnelles, dont le pluralisme des croyances est un fait constitutif de la démocratie, le modèle de désobéissance civile ne peut plus reposer simplement sur la valeur d’obligation donnée à sa conviction personnelle. Aujourd’hui la désobéissance civile se pratique à un niveau collectif faisant appel à une multiplicité de valeurs dont le caractère politique et la force d’obligation se vérifient précisément par la capacité à démontrer publiquement le caractère raisonnable de certaines orientations axiologiques : en ce sens elle ne s’exprime plus par la posture catégorique selon lequel un aurait raison contre tous et ne s’embarrasserait pas de démontrer la valeur légitime de son engagement. On doit pouvoir démontrer non seulement sa bonne foi mais surtout les raisons pour lesquelles les autres concitoyens pourraient accepter de reconnaître le bien-fondé d’un tel acte. Avec Thoreau au contraire, la conviction n’était qu’une question de principe non partageable si bien que ce qui apparaissait au départ comme le déclenchement d’un engagement, à savoir la dénonciation de la guerre du Mexique, finit par marquer un désengagement politique caractérisé par un solipsisme éthique. Thoreau se préoccupe peu finalement de démontrer aux yeux de ces contemporains ce qui peut bien constituer le contenu de ses raisons. Il ne s’emploie ainsi qu’à un pouvoir omissif de la désobéissance (il s’abstient de faire le mal) et non pas commissif (faire ce qui est interdit).
Or, de nos jours la prise en compte du point de vue des autres dans une perspective dialogique de ce que tous pourraient vouloir impulse un dépassement du point de vue monologique de l’objecteur de conscience qui se demandait in mente ou in foro interno ce que sa conscience lui dictait de faire. Tel qu’il se laisse interpréter au 20ème siècle et de nos jours, le type de conscience qui pousse à s’engager dans la désobéissance civile renverrait à une forme d’obligation morale qui aurait réussi à témoigner du caractère raisonnable des valeurs à défendre, ce que traduiraient a posteriori les mobilisations collectives auquel celui-ci donneraient naissance. Non pas se lever « un contre tous », ce qui hypothéquerait la légitimité de la révolte, mais bien plutôt « tous contre un ». En effet, facilitée par les moyens de communication modernes, la prise de conscience tisse des solidarités qui désindividualisent non seulement les motifs d’objection à la loi mais aussi la forme de la mobilisation : ce ne sont plus simplement les victimes directes qui se révoltent mais aussi tout un ensemble de personnes qui se sentent concernées par ceux que la loi injurie. C’est ce que laisse entendre du moins la radiographie des mouvements sociaux où, par exemple, travailleurs et chômeurs, « sans papiers » et citoyens ayant déjà droit de cité sont amenés à lutter ensemble.
Enfin, dans le cadre de sociétés démocratiques pluralistes la question se pose plus autour de la résistance à des formes d’oppression qui ne se disent pas comme telles directement : le travail des « désobéissants » est justement de requalifier la misère comme oppression. C’est ce que révèle cruellement certains murs de Buenos Aires arborant l’épigraphe « la faim est un délit », déclarant ainsi le gouvernement hors la loi et coupable non pas seulement de non-assistance à personne à danger mais aussi de ne pas remplir les obligations que constitue le respect des droits de chacun à se nourrir et vivre dignement. En France on préfère parler à ce titre plutôt de désobéissance civique que civile arguant d’une mauvaise traduction littérale de l’anglais mais l’enjeu est majeur puisque l’exercice de citoyenneté n’est pas le même : ainsi pourra-t-on revendiquer un certain droit à l’incivilité au nom d’une redéfinition de la citoyenneté.

DESOBEISSANCE CIVIQUE : LA FIN DE L’UTOPIE REVOLUTIONNAIRE ?

L’autre difficulté posée par la position de Thoreau est son rejet de l’Etat, l’incivilité suprême si l’on peut s’exprimer ainsi. Or, cette incivilité apparaît aujourd’hui comme anachronique tant il est vrai que les pratiques actuelles de désobéissance civile semblent démontrer une forme de croyance renouvelée dans l’Etat. Le retour au réalisme politique se traduirait par le fait qu’il ne serait plus nécessaire de renverser le pouvoir pour demander plus de justice et signerait ainsi la fin de l’utopie révolutionnaire partant des grandes théories du dépérissement de l’Etat qui avait le vent en poupe jusqu’à la fin des années 1970. Celui-ci serait une entité avec laquelle il faudrait compter pour développer une conception procédurale de la démocratie, c’est-à-dire une institutionnalisation des droits et libertés à travers le contrôle des différents pouvoirs et leur limitation respective mais aussi et surtout à travers une certaine forme de constitutionalisme dans lesquels les droits jouent comme des contraintes irrévocables. Un exemple est fourni par ce que Holloway [1] décrit avec le mouvement zapatiste de marche sur Mexico : le dépôt des armes représente bien une figure de cette forme de révolte à l’intérieur de la démocratie qui respecte ou en tout cas reconnaît l’Etat sous sa forme constitutionaliste comme la structure la mieux adaptée pour protéger et promouvoir les droits. Toujours à Mexico, encore tout récemment, les partisans de Lopez Obrador, candidat de centre-gauche officiellement battu aux dernières présidentielles, ne cessent de réclamer par de simples occupations de places centrales un recomptage des bulletins de vote, bureau par bureau, pour dénoncer les fraudes vraisemblablement constatables lors du déroulement des élections. Mais ce civisme relevant de la pacification des moyens de révolte ne doit pas être confondue avec une civilité obéissante, acceptant sans concession ni examen les décisions du gouvernement et les actes législatifs qu’il impulse. La relation à l’Etat est donc assez complexe dans les mouvements de désobéissance civile car l’idée d’une acceptation des procédures constitutionnelles de la démocratie est bien distincte d’une foi en l’Etat : disons-le tout net, l’approche constitutionaliste ne peut se résumer à une allégeance étatique. On peut dire en effet qu’on respecte la constitution mais non pas forcément l’Etat, même si cela pose évidemment le problème de savoir ce qu’une constitution sans Etat peut bien constituer, à moins qu’on ne fasse des droits de l’homme une politique interne, brouillant ainsi la carte des Etats-nations fondée sur une territorialité de plus en plus remise en cause.

DE LA CLANDESTINITE A LA PRISE DE PAROLE

Et c’est là qu’entre en jeu le concept spécifique et hautement significatif aujourd’hui pour comprendre la désobéissance civile : celui de frontière. L’obstruction visible à l’exercice de la loi prend différentes formes selon que l’on ait droit de cité ou non dans l’Etat. Deux types de frontières doivent par conséquent être distingués : celles de l’Etat et celles de la citoyenneté. Il semblerait en effet que la pratique spécifique de désobéissance civile qui conteste les frontières de la citoyenneté qui l’attache à la nationalité remette en cause directement l’idée d’une appartenance à l’Etat par la voie du droit de séjour (la fameuse carte de séjour) qui conditionne le droit de vote. Pour les citoyens reconnus, la contestation d’une loi ou d’une directive injuste prend la forme d’un droit de retrait ou d’une objection frontale lorsque tous les recours légaux et disponibles ont été épuisés alors que pour les clandestins il se réduit à un simple « droit de fuite » [2] pour éviter leur expulsion hors des frontières. Dans ce dernier cas la désobéissance relève plutôt de la résistance et du droit de survie. Ceci transforme complètement le schéma d’Albert O. Hirshman [3] lequel proposait deux formes pour manifester son mécontentement, deux formes complémentaires ou antagonistes selon le contexte : la prise de parole (voice) et la défection (exit). Cette dernière démarche consiste à aller voir ailleurs si le « produit » offert n’est pas meilleur mais, précisément, en raison de la clôture des frontières, il devient difficile de choisir un lieu d’exil ou de refuge politique. Dès lors, la prise de parole constituant un risque élevé, elle doit s’accompagner d’une sortie rendue nécessaire pour la survie et qui ne peut pas ne pas prendre la forme d’une fuite hors du pays qui ne leur permet pas d’être des humains à part entière mais aussi dans le pays d’arrivée où la notion de droits de l’homme est frappée de nullité juridique face au droit de citoyenneté national. Dans ce cas c’est la présence de l’immigré clandestin qui est illégale, c’est son existence même qui fait figure d’impossible.
Certes, de prime abord, il apparaît difficile de traduire la désobéissance civile dans les termes d’une sortie contrainte, mais cette difficulté disparaît dès lors que l’on comprend la « sortie » hors du système légal comme une prise de parole. La désobéissance civile, en effet, est avant tout un acte volontaire et délibéré qui est rendu nécessaire seulement à cause du harcèlement policier, militaire et même économique. S’il y a véritablement prise de parole c’est justement quand survient inévitablement la fatigue de la fuite et de la clandestinité : c’est alors que devient incontournable la décision de « séjourner » et d’occuper jusqu’à la reconnaissance des droits des territoires symboliques comme les Eglises (Eglise saint Bernard à Paris en 1997 ; Catedral de..... à Barcelone en 2004) dont on dit qu’elles ont un devoir d’hospitalité, ce qui permet analogiquement et donc stratégiquement de réclamer un droit de cité qui ne soit pas seulement un droit de séjour annulant tout droit de vote.
Ainsi, dans ces temps de redéfinition des territoires face à une mondialisation où le droit de circulation est reconnu parcimonieusement aux marchandises et aux habitants des pays riches, loin de s’exclure et de se retirer de la vie politique comme le fait Thoreau, les personnes poussées à la désobéissance civile revendiquent au contraire un droit de retrait qui soit une prise de parole et une participation citoyenne laquelle remet en cause les frontières de la citoyenneté attachée à la nationalité ou à une liste figée de droits constitutionnels.

H. D. Thoreau, La désobéissance civile, Les milles et unes nuits, 1997


Notes

[1] J. Holloway, Change The World Without Taking Power, Pluto Press, 2005

[2] S. Mezzadra, Diritto de fuga : migrazioni, cittadinanza, globalizzazione, Ombre Corte, 2001

[3] O. Hirschman, Défection et prise de parole, Fayard, 1995


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