Immigration choisie en Espagne - La Révolution en Charentaises

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Immigration choisie en Espagne

lundi 10 septembre 2007, par Laura Diaz / 12173 visites

Sarkozy en rêve toutes les nuits...les Espagnols l’ont fait : cela s’appelle l’immigration choisie ou le cauchemar de La Boétie , au choix.

Dure réalité : l’Espagne manque cruellement de main d’œuvre. Est en cause la faiblesse du taux de natalité, l’un des plus bas d’Europe, mais aussi et surtout la répugnance des "nationaux" à accomplir des tâches qu’ils considèrent comme ingrates telles que le travail d’hôtellerie, de restauration, de manutention ou encore de cueillettes.

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¿España va bien ?
Détail de la peinture Les raboteurs de G. Caillebotte associé au slogan détourné de Aznar qui durant son mandat déclara "l’Espagne va bien"

Face à ces natures délicates, les entrepreneurs ont décidé de prendre les choses en mains en allant chercher les "pauvres- qui-n’en-veulent" là où ils sont, chez eux, dans leur pays sous-développés. Direction huit pays : Bulgarie, Colombie, Equateur, Maroc, Pérou, Pologne, République Dominicaine, Roumanie. Poignées de mains, accords bilatéraux, silence, les entreprises espagnoles font leur marché. Recrutement soigné avec envoi sur place d’un directeur de ressources humaines pour diriger les opérations et surtout donner de l’importance rituelle au recrutement : car cela ne suffit pas à Vips, Eulen ou au Corte Inglés de recruter des pauvres pour mieux les exploiter à domicile, il faut encore sacraliser le grand départ, créer de la reconnaissance. Les yeux des candidats doivent briller d’amour pour le maître.

Dans la solitude des champs de fraise

Retour en arrière. Tout a commencé par les cris d’orfraie des cultivateurs de Huelva en Andalousie : plus personne ne veut cueillir nos fraises, même pas les travailleurs marocains qui fuient à 90% les champs une fois la première saison terminée. Tiens donc ? Nous passons sur les fameuses ratonnades à la fin des années 1990 qui ont peut-être quelque chose à voir avec l’envie de déguerpir des travailleurs ingrats. Le manque d’attractivité de ces tâches si pénibles poussa les édiles locaux à trouver des solutions alternatives. Bingo ! Il fallait y penser : puisque le maure [1] n’est plus ce qu’il était et qu’il prend ses jambes à son cou dès le moment de la cueillette venue, embauchons ses femmes ! Mais attention pas n’importe lesquelles, celles qui sont au bled et dont on est sûr qu’elles ont des attaches familiales solides, ainsi le retour au bercail à la fin du contrat sera assuré. Finies les évaporations d’immigrés feignants dans la nature espagnole. Place aux femmes donc. Tout le monde est ravi, même le journal El País [2]qui salue l’initiative , et les heureux élus aussi paraît-il. Mais qui dira que les serveurs fraîchement cueillis à Casablanca par le DRH de Vips et exportés à Madrid sont payés 800 euros par mois pour 40 heures par semaine (une misère dans une capitale espagnole qui connaît une incessante flambée de loyers) ?

Le choix de Sophie

Des questions fondamentales sont donc soulevées : l’immigration est-elle une question de choix ? L’interrogation peut sembler spécieuse lorsqu’on sait que la majorité des flux migratoires mondiaux sont dus aux guerres, aux famines, et aux violences en tous genres. Mais elle se révèle importante à l’heure de balayer quelques définitions de sens commun. Contrairement à ce qu’on peut croire, le choix n’est pas nécessairement synonyme de liberté, souvenons-nous pour nous en convaincre du terrifiant choix de Sophie : "Lequel de tes enfants veux-tu sacrifier ?" lui demande le soldat. Et toi, que préfères-tu ? vivre ou mourir ? Absurde, tragique option. Comme nous le voyons, le choix est parfois le contraire de la liberté lorsqu’il devient un dilemme. Et la violence réside précisément dans cette croyance que les choses dépendent de nous lorsqu’en réalité on aimerait ne pas avoir à choisir entre des propositions qui sont déjà toutes faites et élaborées au profit des plus puissants, et qui plus est, dans leur propre langage. Cela fait penser au comique Djamel qui, imitant le discours des hommes politiques s’adressant à la jeunesse des banlieues, s’exclame dans un de ses spectacles « vous n’avez aucune chance, saisissez-là ». Toute la tragédie est là, dans l’idéologie des opportunités du néo-libéralisme qui cherche à étendre ses logiques de marchandisation à l’import-export d’une main d’œuvre bon marché, car ce que proposent les entreprises espagnoles - travailler pour un salaire de misère dans un pays riche ou vagabonder dans les bidonvilles de Casablanca, Lima ou La Paz - n’est rien d’autre que le signe du dernier raffinement de la tyrannie.

Notes

[1] El moro : péjoratif en espagnol

[2] El País consacre régulièrement des reportages à cette initiative espagnole tout en raillant par ailleurs dans ces éditoriaux la politique de Nicolas Sarkozy sur l’immigration choisie lorsqu’il s’agit de vérifier si les candidats à l’immigration maîtrise bien les outils de la langue française. Nous citons ici les deux articles du quotidien espagnol qui nous ont servi de référence pour cet article : « Inmigrantes con visado », daté du 1/10/2006 et « Las fugas de temporeros marroquíes caen del 90% al 13% con la contratación de mujeres », daté du 18/08/2007


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