Nauru : désastre écologique et suicide d'une nation - La Révolution en Charentaises

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Nauru : désastre écologique et suicide d’une nation

jeudi 7 juillet 2005, par Onno Maxada / 11684 visites

Avec ses 21 km², Nauru est la plus petite république du monde. Cette petite île du Pacifique située à mi-chemin entre l’Australie et Hawaï s’apprête à rentrer dans l’Histoire... par la petite porte, un peu comme une poubelle qu’un éboueur négligeant aurait remis à la mauvaise adresse. Premier Etat en situation de « faillite absolue » (voir lien en bas de la page), Nauru pourrait prochainement décider de cesser d’exister, et ses 12 500 habitants mettre la clé sous la porte. Derrière eux : un désert de pierre et de corail et une dette de 140 millions d’euros. Un démenti « grandeur nature » des thèses néolibérales sur l’environnement.

UN CONTE DE FÉES EXOTIQUE QUI PART EN VRILLE

Il était une fois une petite île du Pacifique couverte de forêts, havre de paix pour les baleiniers et les milliers d’oiseaux migrateurs à la recherche d’un lieu où faire une halte réparatrice. A cette époque, le monde se foutait éperdument de Nauru, et la petite île le lui rendait bien... jusqu’à ce jour de 1900 où un géologue - Albert Ellis - décida d’analyser le gros caillou qui servait à bloquer la porte de son laboratoire. Le - dit caillou, ramené trois ans plus tôt d’une expédition à Nauru, s’avéra être du phosphate d’une exceptionnelle qualité.

Comme dans tous les contes qui se respectent, une fée s’était penchée sur le berceau de Nauru. Ayant sans doute un peu trop tiré sur sa baguette magique, elle y déversa des tonnes de fientes d’oiseaux. Le sort de la fée avait probablement merdé, mais tout bien réfléchi, celle-ci se dit qu’elle venait de faire la richesse de l’île car avec le temps, ces excréments se transforment phosphate, et le phosphate constitue un excellent engrais. Le sort allait vite tourner à la malédiction et Nauru en prendre plein la gueule.

LES « ÉMIRS DU PACIFIQUE » FONT DU LARD

Pendant toute la première moitié du XXème siècle, les puissances étrangères se relayent pour abuser des entrailles de Nauru. Les Allemands, les Néo-Zélandais, les Britanniques et les Australiens se succèdent dans cette tournante répugnante avec une égale cupidité.

En 1968, Nauru profite du vent de révolte qui souffle sur toute la planète pour hisser le pavillon de l’indépendance et mettre les voiles. Loin d’arrêter les déforestations systématiques qui ravagent le cœur de l’île et privent les oiseaux de refuge, la toute jeune république de Nauru poursuit avec acharnement l’exploitation du phosphate grâce à la Nauru Phosphate Royalties Trust.

Pendant les trente années qui suivent, l’île s’en met plein les poches. Elle devient même brièvement l’Etat le plus riche de la planète par habitant. Les « émirs du Pacifique » - puisque c’est ainsi qu’on surnomme les Nauruans - reçoivent une allocation mensuelle du gouvernement contre l’exploitation du phosphate. Ils ne payent pas d’impôts et laissent toutes les tâches pénibles à une main d’œuvre immigrée venue des îles voisines.

Progressivement, la population de l’île se laisse gagner par une violente fièvre consumériste. De toute évidence incapables d’avoir une réflexion à long terme, les Nauruans - qui savent pourtant que leurs ressources en phosphate sont limitées - se lancent dans une fuite en avant suicidaire. Ils font le plein de matériel hi-fi, de réfrigérateurs et de téléviseurs qui finissent par s’entasser dans des décharges à ciel ouvert. A la fin des années 1990, Nauru compte plus de voitures que d’habitants. Naturellement, tout est importé - y compris la nourriture et l’eau potable - car la petite république ne produit rien.

Fervents adeptes de la politique de l’autruche, les Nauruans s’entassent sur une étroite bande côtière pour éviter de voir leur île ressembler de plus en plus à un croisement entre une meule de gruyère suisse et un fromage corse (à cause des vers et de l’odeur). Ils ne travaillent pas. Leur fonction sociale, c’est de consommer dans la plus complète insouciance écologique. Ils le font avec entrain et n’hésitent pas à donner de leur personne, à en juger par les taux record d’obésité (70% des femmes, 65% des hommes selon l’OMS) et de diabète (entre 40 et 50%) enregistrés sur l’île [1].

« TANT QU’ON N’A PAS TOUCHÉ LE FOND, ON CREUSE ! »

Tant qu'on n'a pas touché le fond, on creuseLa consommation zélée des Nauruans a fait le bonheur des multinationales de tout poils, mais elle a surtout donné le coup de grâce à un écosystème fragile. Aujourd’hui, les ressources en phosphate sont pratiquement épuisées et l’immense majorité de l’île n’est plus qu’un désert lunaire. Compte tenu de sa petite taille et de son « modèle » de développement, la faillite écologique de Nauru est synonyme de faillite économique. Fin 2004, le Nauru Phosphate Royalties Trust devait la bagatelle de 140 millions d’euros au seul groupe financier américain General Electric Capital Corporation. On voit mal comment la situation pourrait s’améliorer.
Le gouvernement a bien tenté de trouver des solutions alternatives dans les années 1990. Il s’est essayé à la spéculation immobilière (véritable fiasco) et il a transformé l’île en paradis fiscal en développant les banques off-shore. On en compte près de 400, essentiellement des boîtes aux lettres destinées à blanchir l’argent sale. La mafia russe, les cartels de la drogue sud-américains, les triades chinoises et les yakusas japonais profiteraient largement de ce dispositif pour recycler des milliards de dollars chaque année. Nauru serait aujourd’hui le deuxième paradis fiscal au monde par son importance, ce qui lui vaut de figurer sur la liste noire du Groupe d’action financière sur le blanchiment des capitaux (GAFI, émanation de l’OCDE). Comme s’il manquait encore quelque chose pour faire de Nauru un Etat poubelle, l’île se spécialise depuis peu dans l’accueil des prisonniers dont personne ne veut (en particulier les immigrés clandestins refoulés par l’Australie, qui sont retenus dans des conditions particulièrement difficiles). Enfin, Nauru fait l’aumône en recherchant un milliardaire misanthrope prêt à effacer ses dettes et lui accorder un (bref) sursis.

POURQUOI S’INTÉRESSER A CES DÉBILES DE NAURUANS ?

- A notre connaissance, c’est la première fois dans l’histoire moderne qu’un Etat souverain implose pour des raisons environnementales. Il ne faut pas s’y tromper, le naufrage de Nauru est D’ABORD un naufrage écologique PUIS une faillite économique. C’est la découverte des ressources naturelles qui a fait la richesse de l’île, leur exploitation qui a totalement ravagé le territoire et leur épuisement qui a fait sombrer l’économie. L’environnement est toujours resté au cœur du système.

- La logique consumériste a été plus forte que l’instinct de survie. Alors qu’il n’échappait à personne que les ressources naturelles étaient limitées, les Nauruans n’ont pas été capables de modérer leur consommation et ont largement contribué à scier la branche sur laquelle ils étaient assis. En d’autres termes, le désir de satisfaction des besoins à court terme est tellement fort qu’il peut conduire à un véritable suicide économique.

- L’irrationalité de la société de consommation est totalement incompatible avec les théories libérales sur l’environnement. Ces thèses - qui sont largement dominantes aujourd’hui - présupposent que les individus sont rationnels et que leurs décisions économiques sont guidées par la raison. Les individus sont censés accorder plus de valeur dans leurs calculs économiques à l’environnement à mesure que celui-ci devient rare (car ce qui est rare est précieux). Dans l’île aux enfants des économistes libéraux, Casimir protège les jeunes arbres car il sait qu’ils sont peu nombreux et que plus tard, ils pourront lui être utiles pour construire une maison (authentique). Dans sa version la plus répandue, la formulation est un peu différente mais identique sur le fond : « quand se s’ra trop la merde, les scientifiques (donc la Raison) trouveront une solution ». L’exemple de Nauru montre qu’une fois de plus, les économistes libéraux ont tout faux : tant que l’exploitation des ressources naturelles rapporte de l’argent, les individus s’en donnent à cœur joie, quitte à foutre complètement en l’air le système économique dans les années à venir.

- Enfin, la dramatique histoire de Nauru nous concerne tous parce qu’elle a des airs de répétition générale avant un désastre planétaire. La plupart des pays du monde se sont lancés dans une course à la croissance qui ne peut qu’être dévastatrice sur le long terme, pour l’environnement comme pour les hommes. A nous d’apporter une réponse globale pour protéger l’environnement autant que nous même de la folie consumériste. Parce qu’il n’est pas viable sans croissance (donc consommation de ressources naturelles), le système capitaliste est incapable d’apporter une solution. Le meilleur service que le capitalisme puisse rendre à l’environnement, c’est de disparaître.

Le rapport de l’ONG Global Witness est consultable ici

Voir en ligne : Quelques photos et cartes de Nauru

Notes

[1] Pour se faire peur, lire la description des Nauruans dans l’article de Libération du 07/08/04 intitulé Nauru, l’île flambeuse sur la paille


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