Comment tout peut s'effondrer - La Révolution en Charentaises

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Comment tout peut s’effondrer

samedi 29 février 2020, par Marvin Flynn / 934 visites

Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes.

La question de l’effondrement est une question extrêmement difficile à aborder. Mais qu’est-ce que l’effondrement ? Qui est concerné ? Quelles sociétés ? La nôtre ? La société industrielle ? Culturelle ? Dans quelle mesure, et surtout quand ?

Pourrons-nous réagir, s’adapter ? Survivre ? Devrons-nous devenir des Mad Max en chair et en os ? Quelles seraient aujourd’hui les conséquences d’un effondrement ?

Pour l’instant « Évoquer un effondrement en public équivaut à annoncer l’apocalypse, donc à se voir envoyer à la case bien délimitée des ‘croyants’ et des ‘irrationnels’ qui ont ‘existé de tous temps’ ».

Pourtant, les scientifiques sont de plus en plus nombreux à tirer l’alarme. À commencer par le GIEC, depuis 1988 quand même... Pourtant, personne ne réagit.

Le livre Comment tout peut s’effondrer de Paul SERVIGNE et Raphaël STEVENS, a le mérite d’être à la fois très concis, et de citer l’intégralité de ses sources, informations précieuses pour ceux qui voudraient en savoir plus une fois sa lecture terminée. Et ils ne manqueront pas.

J’ai mis du temps à me lancer dans la lecture de cet ouvrage. Non pas parce que c’est un pavé (avec ses 300 pages tout-mouillé, ça n’en est pas un), ni parce qu’il me semblait difficile d’accès (le texte est rédigé en phrases courtes et simples, est très facile à lire et s’adresse donc à tous les publics). Mais plutôt parce que je n’avais pas l’envie de lire un de ces livres ‘déprimants’, comme ces petits reportages qu’Arte pond sur le nucléaire, par exemple, toujours très instructif mais à vous fiche le bourdon si vous n’y prenez pas garde.

Ce livre n’est pas déprimant. Loin de là. Au contraire, il pourrait même représenter le chaînon manquant de la réflexion que nous avons depuis toujours – sur ce site par exemple, mais pas que – autour des questions de consommation, d’écologie, d’éducation, de vivre-ensemble… des questions d’avenir, quoi. Pour nous, nos enfants, et les enfants de leurs enfants. Car entre nous, ce qui est véritablement déprimant, n’est-ce pas de constater à quel point nous sommes en train de ruiner le monde que nous habitons ? Que nous ne sommes mêmes plus capables de voir les choses importantes de la vie ?

L’image du véhicule sera celle utilisée tout au long du livre pour nous faire comprendre, de manière simple et imagée, que nous allons dans le mur. Quelles sont les limites que nous ne pourrons pas dépasser ? (la fin du pétrole) Quelles sont les frontières que nous avons déjà atteintes ? (exploitation des sols, déclin de la biodiversité, pollution) Les rapports ne manquent pas, à commencer par ceux du GIEC, qui s’égrènent années après années dans une indifférence – presque – générale. Ils sont pourtant bien plus le fruit d’un consensus au sein de la communauté scientifique, et ne véhiculent que les idées et concepts sur lesquels tout le monde est tombé d’accord. Alors pourquoi ne les écoute-t-on pas ? Parce qu’on nous a éduqués autrement, et que la remise en cause du dogme de la croissance n’est pas assimilable par nos cerveaux de consommateurs.

Cet « effondrement » n’est pourtant, ni plus ni moins, que le résultat (encore hypothétique, personne ne le conteste) de l’addition de tous les maux de notre société moderne : Surconsommation, Finance, Pollution, Réchauffement de la Planète, Fin des ressources et de la Biodiversité, Montée des Eaux, Im/Émigration climatique, Guerres, etc. Telle la grenouille plongée dans l’eau froide, nous ne réagissons plus aux signaux d’alarme que nous entendons. Nous sommes endormis. Endormis, mais lancés, pied au plancher, au volant d’un bolide fou.

Une fois les mécanismes de fond et les éléments déclencheurs de l’effondrement expliqués, vient naturellement la question « C’est pour quand ? » D’aucuns se seront essayés à prévoir la fin du monde (ce qui n’est pas le cas de cet ouvrage), mais les paramètres à prendre en compte sont tellement nombreux que les statisticiens en perdent leur latin. Ne reste alors que l’intuition. Et que vous dit la vôtre, quand vous la confrontez aux problèmes des tempêtes à répétition, de la fonte de la calotte glacière, des évènements climatiques de plus de plus erratiques… ?

La mesure des risques, climatiques, financiers, sociologiques, est pourtant devenue l’une de nos spécialités. Les chiffres paraissent, les publications se multiplient, les rapports pullulent, les modèles s’affinent… Les scientifiques s’accordent (ça n’est pas si fréquent). Mais personne pour prendre la mesure de ce qu’il est en train de se passer. Les politiques, locales, nationales ou internationales, sont obsédées par la relance de la consommation, les économies budgétaires et la sécurité, et sont incapables d’avoir une vision à long terme face aux déchets nucléaires, à la pollution des eaux et des sols, aux épidémies, au problème de l’approvisionnement en eau, du réchauffement global ? Rien. Pas d’avis – ni d’idée. Que-pouic. C’est ça qui est déprimant.

Mais on ne perd pas espoir en lisant « Comment tout peut s’effondrer », au contraire. D’abord parce qu’une nuance existe dans le « peut ». Si nous prenons de bonnes décisions, dans de nombreux domaines à la fois, nous pourrions nous en sortir mieux que prévu. Mais le ferons-nous ? D’autre part parce que notre imaginaire est très fantasque sur les conséquences directes d’un effondrement de la société. De nombreux films de science-fiction ont planté dans les esprits un univers post-apocalyptique à la Mad Max, mais les probabilités que les choses tournent ainsi sont faibles. L’être humain a – selon les auteurs – une tendance naturelle à s’organiser et à mettre de côté ses différents en cas de coup dur. Espérons-le. Mais certaines questions douloureuses seront à débattre, et certains problèmes ne trouveront pas de solution…

La démographie, par exemple. Impossible d’en discuter sans atteindre très rapidement le point Godwin de la question : « Vous voulez faire comme en Chine, c’est ça ? » Les gens sont libres de faire des enfants comme ils le veulent, et tout le système est basé là-dessus (toute croissance économique commence par une croissance régulière de la population). Et nos auteurs de conclure ce chapitre par cette question : « Mais si nous ne pouvons aujourd’hui envisager de décider collectivement qui va naître (et combien), pourrons-nous dans quelques années envisager sereinement de décider qui va mourir (et comment) ? »

Ça paraît un peu raide, comme ça, mais Pablo et Raphaël, qui ont animé de nombreuses conférences, rapportent que « certain[e]s [personnes] les [avaient] même remerciés d’avoir mis des mots et des émotions sur un malaise profond qu’ils n’arrivaient pas à exprimer […] » C’est peut-être mon propre cas, j’y réfléchis encore aujourd’hui…

Pour conclure, je ne peux m’empêcher de reproduire ici le passage sur la « fameuse dinde inductiviste » de Bertrand Russel, qui illustre à merveille notre situation collective face à la question de l’effondrement possible de notre société (parce qu’après tout, si cela ne risque pas d’arriver, ça ne coûte rien d’en parler, n’est-ce pas ?) :

« Dans l’univers d’un élevage de dindes, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes : l’éleveur vient tous les jours donner des grains et il fait toujours chaud. Les dindes vivent dans un monde de croissance et d’abondance… jusqu’à la veille de Noël ! S’il y avait une dinde statisticienne spécialiste de la gestion des risques, le 23 décembre, elle dirait à ses congénères qu’ils n’ont aucun souci à se faire pour l’avenir… »

Comment tout peut s’effondrer, Paul SERVIGNE et Raphaël STEVENS (2015), Éditions du Seuil, Paris, 300 p.



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