Les délicieuses Extases de JeanLouis Tripp - La Révolution en Charentaises

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Les délicieuses Extases de JeanLouis Tripp

mercredi 24 juin 2020, par Anatole Ibsen / 34 visites

Alors que le déconfinement a provoqué nombre de ruptures (4% des couples qui ont participé à une récente enquête annoncent envisager la rupture [1]), la récente parution du second tome d’Extases, que l’on doit au dessinateur JeanLouis Tripp, offre assurément l’occasion de raviver la flamme si celle-ci venait à s’être éteinte avec le Covid-19. Une BD pour les couples en péril !

En 2017, la parution du premier tome avait été saluée par quantité de confrères, de Libération à Marianne, en passant par Livre-Hebdo et France Inter. En effet, dans cette autobiographie dessinée, JeanLouis Tripp avait mis ses crayons au service d’un parti-pris exigeant et politique, à savoir représenter, le plus fidèlement possible, « la chose » - sa vie sexuelle - en évitant toutefois deux écueils : le porno (qui montre, obscène, jusqu’à l’écœurement) et l’ellipse (qui ne montre pas et manque bien souvent sa cible). Il continue cette exploration dans un deuxième tome, paru récemment, et sous-titré « Les montagnes russes ».

Pour ce faire, Tripp choisit de décrire sa vie sexuelle aussi précisément que possible et d’interroger la construction de son identité charnelle ouverte à la pluralité et à un tas d’autres pratiques savoureuses, en passant notamment au crible son éducation, assurée par des parents marxistes et anticléricaux.

Le tout (250 pages pour le premier tome, plus de 360 pour le second) est exécuté avec talent, mais aussi avec drôlerie et impudeur, et le propos comme le trait, ne sont jamais gênants. C’est au contraire un travail délicat et sensible, qui sonne particulièrement juste, et qui devrait inspirer ces trop nombreux couples qui tombent, après quelques années de vie commune, dans des plaisirs routiniers ou dans la tristesse de la chair.

ExtasesMais l’aspect sans doute le plus intéressant du livre intervient à la moitié du deuxième tome lorsque l’auteur interroge ses petites habitudes, cette sorte de « confort tranquille et rassurant » qui, au bout de quelques années, s’immisce complètement dans son couple. L’auteur le dit sans ambages : pour lui, c’est « le péché capital ». Lorsque « le soleil pâlit doucement », lorsque la flamme commence à vaciller et que l’on perd le goût essentiel de se raconter des histoires avec les yeux, le couple perd le goût de jouer. Or, et l’on partage pleinement ce goût avec l’auteur (!), c’est précisément, dans un couple, l’envie de jouer qui donne l’envie de vivre.

Dès lors, l’auteur propose à Capucine, sa compagne, de retrouver la joie qui les avait animés, et ils décident d’un commun accord de découvrir ensemble un nouveau chemin de vie (sexuelle) loin, très loin, des sentiers battus. Nous n’en dirons pas plus, le lecteur se fera une idée de l’option retenue, mais force est de constater qu’elle nous semble particulièrement pertinente.

Parmi les autres intérêts de ce très beau livre, il y a évidemment la passionnante recherche graphique que ce travail représente, les propositions de mise en scène de la métaphore, et JeanLouis Tripp (qui est par ailleurs professeur invité à l’Université de Québec) sait indéniablement y faire. Cela n’étonne guère, de la part de celui qui a écrit Magasin général, un roman graphique avec Régis Loisel, dont 3 des 9 volumes ont été nommés au festival d’Angoulême.

En un mot, rarement BD aura eu autant de passages sexuellement explicites. Mais cela est fait dans un seul but : interroger l’homme (et le couple) sur ses plaisirs, sur ses possibilités d’assumer ses envies, et finalement, sur son bonheur, à portée de main.

Extases, de JeanLouis Tripp, Éditions Casterman, tome 1 (2017) & tome 2 (2019).


Notes

[1] C’est ce que montre une étude que nous dévoilons, réalisée par l’Ifop pour charles.co, un site de consultations en ligne de médecins sexologues.


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