The Corporation - La Révolution en Charentaises

The Corporation

mercredi 6 juillet 2005, par Onno Maxada / 7795 visites

Un documentaire explosif et très bien documenté sur les grandes entreprises.

Il est des documentaires qui tapent dans le mille parce qu’en plus de donner une pêche d’enfer, ils alimentent la boîte à idées. The Corporation est de ceux là.

The Corporation, un documentaire explosif et très bien documenté sur les grandes entreprises.Comme l’indique le titre, la grande entreprise en tant qu’institution est au cœur du film. Elle est perçue comme la pièce essentielle d’un puzzle planétaire. Si on ne se focalise que sur cette pièce, on n’appréhende qu’une petite partie de la mondialisation capitaliste. Inversement, si on l’ignore, impossible de comprendre et de combattre efficacement le système économique actuel. Conscients de ces difficultés, les réalisateurs se sont toujours efforcés d’intégrer l’entreprise dans un contexte plus global.

Pari gagné. Tous les éléments sont réunis pour passer un grand moment de cinéma : une galerie de personnages singuliers, des images surprenantes, des vérités étouffées et une kyrielle de questions dérangeantes, voire carrément subversives.

Des héros et des « zéros »

Parmi les « zéros », il y a une bonne brochette de N°1 :

- N°1 de Shell qui sert le thé à des manifestants écologistes venus assiéger sa maison en leur expliquant qu’il n’est pas responsable des dégâts écologiques causés par sa société et qu’au fond, c’est un type bien.

- N°1 de Nike, qui n’a jamais mis les pieds dans une seule de ses usines en Indonésie pour y voir les conditions de travail.

Il y a aussi un « double zéro », un espion industriel qui explique son rôle et les techniques qu’il utilise dans la guerre économique qui oppose les grandes entreprises. Ajoutons à cette « nightmare team » des théoriciens du néolibéralisme, des étudiants qui ont décidé de devenir des panneaux publicitaires professionnels, un expert en publicité cachée capable de rendre tout le monde complètement parano, une responsable marketing qui explique comment elle s’y prend pour laver méthodiquement le cerveau des mômes, un courtier en bourse américain qui décrit l’euphorie de ses camarades après les attentats du 11 septembre, j’en passe et des pires... La liste est loin d’être exhaustive. Le plus frappant, ce n’est pas le nombre de personnes interviewées mais la franchise dont elles font preuve et la facilité déconcertante avec laquelle elles racontent des horreurs sans ressentir le moindre sentiment de honte ou de culpabilité.

Du côté des « héros », on trouve une foule d’anonymes qui, chacun à leur manière, s’élèvent contre le pouvoir des grandes entreprises. Si le documentaire donne autant d’énergie, c’est notamment grâce à tous ces David contemporains sortis vainqueurs de leur combat contre Goliath : Boliviens révolutionnaires d’un jour, syndicalistes, manifestants altermondialistes et empêcheurs d’exploiter en paix de tous bords. Le film donne également la parole à des figures médiatiques qui mettent des épines dans le pied du capitalisme triomphant, comme Noam Chomsky, Michael Moore ou Naomi Klein. The Corporation n’en a que plus de saveur.

Des images qui déménagent

Rien de tel que de bonnes images pour mettre en perspective les discours. Les réalisateurs l’ont bien compris et effectuent des combinaisons explosives : images volées par des caméras dissimulées dans les usines de textiles en Asie et discours néolibéraux sur les vertus de la mondialisation, responsables de Monsanto expliquant l’inoffensivité de leurs produits et vaches à l’agonie pour avoir reçu les produits en question, etc. En bon révolutionnaire en charentaises, j’ai particulièrement « apprécié » les combats de rue des Boliviens pour reconquérir l’accès à l’eau potable suivis de quelques commentaires très sobres expliquant comment une multinationale - qui avait osé voler jusqu’à l’eau de pluie des habitants de Cochabamba - avait secrètement cherché à obtenir auprès de la Banque Mondiale un pactole de 25 millions de dollars pour compenser les pertes enregistrées en Bolivie. Par ailleurs, grâce à la mise en relation d’images de la guerre en Irak avec certaines théories économiques, on comprend comment la guerre de Georges W. Bush s’inscrit dans une véritable stratégie d’entreprise.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur les images et leurs commentaires qui dévoilent les collusions entre les grandes entreprises et le monde politique, et surtout sur la façon dont les multinationales ont soutenu, tout au long du XXème siècle, les dictatures les plus abjectes pour accroître leurs profits. On se bornera à citer le rôle joué par IBM et ses techniciens dans les camps de concentration nazis. Rien que pour cette partie, le film mérite d’être vu.

Un tableau sombre mais plein d’espoirs

Parce qu’il démontre le caractère dangereux d’organisations toujours plus puissantes et de moins en moins contrôlées, The Corporation constitue dors et déjà une référence pour tous ceux qui luttent pour la construction d’un système économique plus équitable, plus démocratique et plus respectueux de l’environnement. Le film invite à une réflexion sur le rôle que peuvent jouer les employés des multinationales et les citoyens des pays où elles sont implantées ainsi que sur le nécessaire équilibre à trouver entre production industrielle, écologie et redistribution des richesses créées. Bien qu’il dresse un tableau extrêmement sombre du monde en ce début de XXIème siècle (extension de la logique marchande à l’ensemble de la planète, privatisation des biens communs, invasion publicitaire, exploitation des travailleurs de tous les pays, etc.), le film est porteur d’un message d’espoir. Il montre qu’il est non seulement possible de résister aux grandes entreprises, mais aussi de les battre. A voir absolument !

The Corporation, Jennifer Abbott & Mark Achbar, 2004


Voir en ligne : www.thecorporation.com


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