May Day ! - La Révolution en Charentaises

May Day !

lundi 20 février 2006, par Laura Diaz / 9373 visites

Femmes et hommes précaires du monde, agitons-nous, faisons la grève pour une Europe ouverte, libre et rebelle !

Vive la lutte ... pour la reconnaissance ! Contrairement à ce qu’on pourrait nous laisser entendre, les manifestations du premier Mai en France ne cherchent pas seulement à revaloriser le pouvoir d’achat, but somme toute secondaire par rapport à cette autre demande : être enfin perçus comme des interlocuteurs valables du discours politique, telle est l’urgence de la revendication de ces travailleurs précaires, prostituées et autre contorsionnistes de la flexibilité. Reconquérir une dignité à travers des conditions de travail décentes c’est refuser l’économisme, stratégie des dominants, qui consiste à réduire la légitimité des revendications des dominés au salaire, et rien d’autre.

Charles Tilly sut très bien analyser l’attention méticuleuse que le patron français mettait pour conserver son autorité lors des conflits avec les ouvriers : le patron laissait entendre qu’il pouvait céder sur la question du salaire mais refusait de considérer les dominés comme des interlocuteurs valables ; c’est pourquoi, notamment, il communiquait avec eux par des affiches dans les lieux publics, sans jamais daigner dialoguer directement avec ceux-ci [1]. Aujourd’hui encore, la lutte passe par des stratégies de visibilité de la dignité des demandeurs de justice : cet objectif est de plus en plus celui de la manifestation du May Day en Europe à travers la devise « Récupérons le Premier Mai ».

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Femmes et hommes précaires du monde, agitons-nous, faisons la grève pour une Europe ouverte, libre et rebelle.

Parce qu’ils existent...

Quand les limites du supportable sont dépassées, quand les distributions de l’estime sociale deviennent inacceptables, quand l’idéologie néo-libérale parle hypocritement de rétribution au mérite pour justifier des formes d’asservissement qui sinon seraient inacceptables, la protestation commence à se dessiner contre le mépris social et les formes euphémisées de domination qui n’osent avouer leur nom en se faisant appeler « liberté ». En ce sens il existe bien un impensé de la lutte face aux censures subtiles des instances de domination : tout un pan de la société reste confinée aux marges dès lors qu’elle ne parvient pas à formuler son malaise faute de disposer des capacités linguistiques, du capital culturel et de l’autorité qui fait que vous êtes dignes d’être écoutés. Les précaires du Mac Do, les travailleurs intérimaires, les télé-opérateurs,etc., sont plus « parlés » qu’ils ne parlent « réellement ». Le déni de reconnaissance pousse à une telle intériorisation de l’idéologie dominante qu’on assiste à une ritualisation des obéissances au vu de laquelle la contestation fait figure d’hérésie sociale. Une esquisse de solution serait peut-être de censurer la propre publicité des instances de pouvoir et de faire reconnaître en retour notre propre dignité, et de reconstruire les conditions sociales d’un rapport positif à soi, notamment en revalorisant l’idée d’un travail décent et d’un salaire juste ; et si pour cela il faut court-circuiter le système de légitimation en place, alors pourquoi pas ? Pourquoi pas en effet utiliser la désobéissance civile, une fois épuisés les recours officiels, pour rendre public la légitimité de nos revendications ?

A ce propos, on ne peut que vivement conseiller la lecture passionnante du Traité de la servitude libérale, une analyse de la soumission (Dunod, 1984) de Jean-Léon Beauvois qui montre ces processus de conditionnements des obéissances à travers la naturalisation des rapports de force, que l’on peut simplifier comme suit : « chacun a la place qu’il mérite ».


Notes

[1] La France conteste de 1600 à nos jours, Fayard, 1986.