L'Urgence selon l'Etat - La Révolution en Charentaises

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L’Urgence selon l’Etat

mercredi 11 janvier 2006, par Laura Diaz / 11007 visites

Le 18 novembre 2005 était ratifiée la prorogation de l’état d’urgence décrété initialement pendant les émeutes urbaines. Véritable coup de force (la saisine citoyenne du Conseil Constitutionnel étant restée lettre morte), cette prorogation révèle une fois de plus comment le droit d’exception tend implacablement à devenir une technique permanente du gouvernement Villepin.

Un Etat qui ne se soucie que de voir assurer les vitrines de ses commerçants sans savoir si les personnes qui vivent autour ont de quoi simplement rentrer dans une boulangerie, un tel Etat qui ne se soucie que de l’urgence de la sécurité des biens et de la propriété en oubliant ces uns et ces autres contestaires, désireux de faire partie de la grande société, un tel Etat, disons-nous n’est pas digne d’être respecté.

Soyons clairs : l’urgence pour le gouvernement n’est en rien un état de nécessité dicté par la misère des subsides ou des perspectives de ces quelques mômes, il s’agit pour un M. Sarkozy ou un M. de Villepin de déclencher un véritable état de guerre visant à criminaliser la pauvreté en développant des mesures répressives liberticides qui s’inscrivent dans la droite ligne du Patriot Act adopté aux Etats-Unis après le 11 septembre 2001 [1] : conservation des données communiquées sur Internet pendant un an, centres fermés pour mineurs, possibilité de perquisitons nocturnes, possibilité de l’anonymat des témoins, recours accru aux comparutions immédiates sans enquêtes préalables, multiplication d’une police d’intervention au détriment d’une police d’investigation, fouille banalisée des véhicules...etc. Selon les propos du ministre de l’Intérieur lui-même, ces mesures visent à créer une véritable "chaîne pénale" [2].

QUESTION SOCIALE

Comment leur faire comprendre que le véritable état d’urgence que devrait prendre en compte la République devrait être celui du traitement égal de ses citoyens ? L’Etat de droit, si tant est qu’il est un sens désormais avec la relativisation opportune des valeurs démocratiques, devrait plutôt saisir la chaîne des raisons et des causes qui ont poussé ces personnes à la rébellion : rien ne sert de nier le conflit, de le dépolitiser.Ce qui se jouait devant nos yeux lors des dernières émeutes ressortait bien de la lutte sociale, certes pas de celle qui s’énonce et se scande derrière une bannière mais celle-là même qui est privée de langage : comment voulez-vous qu’on ait affaire à des revendications identitaires lorsqu’on ne sait même pas qui l’on est et surtout lorsqu’on nous refuse d’être comme les autres ? Un exclu par définition ne manipule pas les normes et codes politiques traditionnels, en revanche il contribue à alerter l’opinion publique sur les dérèglements de la société.

PLURALISME ET DEMOCRATIE

Peut-être est-il inutile de trop discourir sur la valeur intrinsèque de ces actes de violence, dont l’engrenage fut peut être la démonstration d’une surenchère qui se voulait héroïque, mais ce qu’on peut dire c’est que la violence lorsqu’elle est sociale ramène au partage inégal, à la violence primitive : celle de la propriété qui s’entoure de clôtures pour mieux affirmer la jouissance privative des biens. Or, l’urgence désormais est certes, et inconditionnellement, la redistribution des richesses, mais aussi la distribution de reconnaissance à travers une véritable politique : urbaine, salariale, associative. L’économique n’explique pas tout mais lorsqu’être propriétaire est élevé au rang de valeur dans nos sociétés, il semble légitime de favoriser aux uns et aux autres de manière égale les moyens permettant de choisir d’accéder à cet idéal de vie. Peu importe que je ne partage pas cette conception de la propriété, il demeure que de fait elle est un rêve partagé car elle donne des droits "supplémentaires"( au-delà des droits fondamentaux). Cependant j’aimerais dénoncer l’hypocrisie du libéralisme politique qui consiste à dire que toutes les conceptions de la vie bonne sont également prises en compte. La réalité est que seules celles valorisant la propriété sont effectivement admises comme socialement acceptables dans les délibérations politiques. Je propose donc :
- premièrement qu’on permette effectivement la réalisation du pluralisme des choix de vie (principe démocratique se fondant sur un principe de reconnaissance publique).
- deuxièmement qu’on considère les fondements du libéralisme politique et économique comme une simple conception de la vie bonne, donc sujette à critique (optique pluraliste à la Michael Walzer [3])

En ce sens, c’est lorsque l’on constate que ces deux principes sont bafoués que l’on devrait légitimement déclarer l’état d’urgence. Evidemment ceci revient à remettre en cause la référence qu’est l’Etat comme centre des décisions démocratiques, mais ce dont il s’agit ici c’est de veille citoyenne, d’un état d’urgence promulgué par le bas contre sa capture idéologique [4] par l’Etat.

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Le collectif "A toutes les victimes des émeutes" dénonce activement l’état d’urgence décrété par le gouvernement ainsi que les expulsions appliquées aux émeutiers

A nous donc de répondre que l’urgence c’est la misère et le mépris social qui valent bien qu’on suspende pendant un temps l’obéissance à la loi jusqu’à ce que l’opinion publique et l’Etat reconnaissent en quoi consiste le véritable intolérable.

Voir en ligne : A toutes les victimes des émeutes

Notes

[1] Ensemble de directives et mesures chargées de limiter provisoirement (cela fait tout de même 4 ans...) les libertés et droits fondamentaux en vue d’assurer la sécurité des intérêts nationaux contre le terrorisme

[2] Circulaire du 4 février 2004

[3] cf sa contribution dans la discussion avec Charles Taylor dans Multiculturalisme, différence et démocratie, Champs Flammarion, 1997

[4] J’entends ici par idéologie la définition qu’en donne Gramsci dans ses Quaderni del carcere, Einaudi, Torino, 1975 (traduit en français aux Editions Gallimard), p. 507 : "les idéologies n’ont pas d’existence propre", elles ne sont que la déformation volontaire d’une théorie devenue doctrine et qui maintient sa propre vérité en recourant à des mécanismes d’auto-justification, le but étant d’orienter l’action pratique et le comportement des individus en général.


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2 Messages de forum

  • L’Urgence selon l’Etat 23 décembre 2007 17:05, par Jean-Marie

    Ce texte est effrayant. Effrayant de bêtises. Il est bien d’avoir des mots pleins la bouche (droit à..., social, victime, racisme, etc...), il est mieux d’être rigoureux.

    Vous écrivez " véritable coup de force, la saisine citoyenne du C. Constit étant restée lettre morte". Et pour cause ma p’tite dame ! Cette saisine, rapidement appelée citoyenne en oubliant que celle rendue possible en 1974 par les 60 députés ou sénateurs mérite tout autant le qualificatif de "citoyenne", n’est pas prévue par la Constitution de 1958. Je vs invite à suivre la suite donnée au rapport rendu par la commission Balladur sur la réforme des institutions.

    En revanche, vous n’évoquez même pas les trois arrêts du Conseil d’Etat amené à se prononcer sur l’état d’urgence, alors qu’il avait été saisi par quelques universitaires (mais n’est-ce pas la saisine citoyenne dont vous parlez ??????!!!!!). Vous n’en avez sans doute pas connaissance, c’est regrettable car cela vous amène à dire n’importe quoi.

    Vous écrivez "criminaliser la pauvreté". Vieille rengaine. On croierait entendre L. Wacquant dénoncant la substitution de l’Etat pénitence à l’Etat providence.

    Vous parlez des "centres fermés pour mineurs". Mais que préférez-vous pour ces mineurs ultra-récidivistes ? La prison ? Et pour votre culture de femme du monde, sachez que ces centres n’ont de fermés que le nom.

    Vous évoquez "la mutiplication d’une police d’intervention au détriment d’une police d’investigation". Vieille rengaine. P. Meyer et et H. Lafont le regrettait déjà dans Le Nouvel ordre gendarmique ... en 1980 !!! Et si on va au bout de votre logique, l’amélioration de la police d’investigation passe nécessairement et surtout par l’accroissement des données informatique, idée que vous devez sans doute trouver immonde. En outre, on a reproché à la police de proximité (que, j’imagine là aussi, vous devez trouver parée de toutes les vertus) de se développer au détriment de la police d’investigation (c’est-à-dire la police judiciaire).

    Vous parlez de "rebellion" à propos des événements d’octobre-novembre 2005. Relisez le Code pénal. Il s’agit d’émeutes (soyons provocateurs, ajoutons éthniques) à caractère insurrectionnel.

    En revanche vous avez raison sur quelques (rares) points. Effectivement les émeutes étaient privés de langage, la violence s’est déchainée, obscène et sans discours. Elles ont donc été ventriloquée. Par les médias et des gens comme vous qui ont des mots pleins la bouche. La violence s’est déchainée contre la force publique (j’imagine, eh oui encore, que c’est bien là le cadet de vos soucis, qu’ils sont payés pour ca et non pour assurer la sécurité des personnes et des biens). Et contre la culture (écoles et bibliothèques ont été brûlées comme en temps de barbarie), alors que les mouvements sociaux, par le passé, reconnaissent dans la culture un ordre des choses inviolables, l’émancipation.

    A la vérité, ces émeutes ethniques figurent l’expression d’un univers fabriqué par les industries de divertissement, branché sur la consommation immédiate de spectacles, de musique, de sport, de "meufs" (blondes si possible, putes ou soumises, voilà pour les meufs qui ne sortent de ce fourre-tout méprisant qu’au titre de mère ou de soeur, les miennes bien sûr, la niquabilité étant le lot de toutes les autres).

    En somme, que faut-il retenir sur l’état d’urgence, sur lequel d’ailleurs vous ne dites que qq lignes, car tel n’est pas votre propos, car ce n’est qu’un prétexte pour exposer votre vieille rengaine. Que faut-il retenir, donc ? Il importe que les démocraties sachent se défendre, non pas en sortant de l’Etat de droit, mais en aménageant le droit de l’Etat pour faire face à une situation de crise. L’état d’urgence, ce n’est pas la sortie du droit, c’est le droit autrement ; c’est le droit autrement, selon une construction qui est généralisée dans le temps et dans l’espace, le recours à l’histoire des sociétés ou au droit comparé saurait le dire.

    L’état d’urgence, contrairement à ce que votre propos laisse transpirer, a été décrété selon les règles de l’art. Il a été décrété en Conseil des ministres (conformément à l’article 2 de la loi du 3 avril 1955) pour 12 jours et prorogé de trois mois par une loi du 18 novembre 2005. Notre Etat étant tellement irrespectueux des libertés publiques, il y a mis un terme par un décret du 3 janvier 2006.

    Et comme souvent, votre propos est faux. Il y a eu interdiction dans six quartiers de la circulation des personnes ou des véhicules dans les lieux et horaires fixés par arrêté préfectoral. Mais il n’y a pas eu de couvre-feu généralisé, ni de perquisition domicilaires de nuit, ni de contrôle des publications et autres médias, ni limitation des réunions et lieux publics.

    Vous lire est un supplice. Mais vous répondre est un régal.

    Jean-Marie.

    • L’Urgence selon l’Etat 24 décembre 2007 12:18, par Marine

      Complètement d’accord avec Jean-Marie !

      C’est d’une rare idiotie d’écrire que le décret instituant l’état d’urgence est un coup de force car il n’y a pas eu de saisine citoyenne du Conseil constitutionnel. En effet, le Conseil constitutionnel ne juge que de la légalité... des lois !!!! Pas des décrets ! Réfléchissez avant d’écrire.

      Marine