Réflexions sur Les racines de la violence : De l'émeute au communautarisme - La Révolution en Charentaises

Accueil du site > Le coin des avant-gardes > Livresse > Réflexions sur Les racines de la violence : De l’émeute (...)

Réflexions sur Les racines de la violence : De l’émeute au communautarisme

samedi 22 octobre 20056530 visites

II est des textes qui, parce qu’ils se trouvent au sommet de la hiérarchie des normes, sont ignorés du citoyen. La Constitution fait partie de ceux-là quand bien même un projet de Constitution européenne voudrait, sinon en sonner le glas, en atténuer la portée.

En rappelant que « la France est une République indivisible  », l’article 1er de la Constitution du 4 octobre 1958 vient heurter la tendance, inquiétante, à la remise en cause du « désir de vivre ensemble  » [1] sur lequel s’est construite la nation française. Certes, la dernière occasion de l’affirmation explicite de « la République est une et indivisible  » aura été l’article 85 de la Constitution du 27 octobre 1946, mais la disparition du terme « une  » dans la Constitution de la Vème République n’a pas empêché le Conseil constitutionnel de confirmer le caractère unitaire de l’État. Dans sa décision du 5 mai 1991 relative au statut de la Corse, les neufs sages de la rue Montpensier ont ainsi rejeté la notion de « peuple corse composante du peuple français  » pour affirmer au contraire que la Constitution « ne connaît que le peuple français composé de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion  ». A la lumière juridique de ces éléments, comment comprendre le hiatus entre, d’une part, la lettre et l’esprit de la Constitution entendue comme « le statut de l’État  » [2] selon l’heureuse formule du professeur Chantebout, et, d’autre part, le repli communautaire de certains quartiers ?
Dans Les racines de la violence. De l’émeute au communautarisme [3], Lucienne Bui Trong nous fournit de nombreuses clés de compréhension et nous alerte face à la fragmentation croissante de l’État. Développant une thématique qu’elle avait commencée à aborder dans Violence : les racines du mal [4], et interrompue par La police dans la société française [5] (qui a reçu le prix Akropolis décerné par l’Institut des Hautes Etudes de la Sécurité Intérieure), l’ancienne commissaire divisionnaire, rentrée tardivement dans la Police nationale à la Direction Centrale des Renseignements généraux, nous livre un ouvrage bien écrit qui tire tout son lustre de son propre fond.
Lucienne Bui Trong relie en effet la question des violences urbaines à celle du communautarisme, tant il est vrai que nous traversons une crise de société dont la violence est un des signes les plus spectaculaires. L’auteur esquisse rapidement les contours de son échelle des violences urbaines, premier instrument de mesure et de prévision des violences urbaines qui suscita et continue de susciter un grand intérêt dans le monde de la sécurité [6]. Il est vrai que ce rappel peut paraître inutile pour le lecteur fidèle des publications de Lucienne Bui Trong. Cette violence urbaine s’accompagne d’un discours de détestation hargneuse à rencontre des institutions et d’une société perçue comme « injuste et raciste  » [7]. Assez habilement, Lucienne Bui Trong dénonce les contradictions de la théorie réductrice de la violence institutionnelle, au motif qu’elle vise à justifier les violences urbaines qui se posent alors en ripostes à des situations vécues comme injustes. Or, « quelles que soient ses formes, sa genèse et ses motivations, la violence ne doit jamais être tolérée, banalisée, présentée comme normale par l’adulte : ce serait, pour celui-ci, renoncer à son devoir d’éduquer, puisque l’éducation doit d’abord tendre au contrôle de soi  » [8]. Sans craindre a priori l’évolution des normes et sans faire preuve de la moindre nostalgie d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, Lucienne Bui Trong montre que la persistance de la remise en cause des normes peut aboutir « à un retour des violences naturelles contraires au contrat social lui-même  » [9] . Ce souci de la concorde sociale pousse Lucienne Bui Trong, dans un effort constant de pédagogie, à en appeler à la responsabilisation, non pas seulement des décideurs politiques, mais des adultes dans leur ensemble, encouragés à abandonner la démagogie qui consiste à croire que le rappel des règles est rétrograde. C’est à cette condition que le « travail de sape à l’encontre des valeurs républicaines » [10] et du modèle français d’intégration effectué dans certains quartiers érigés en « territoires autonomes de survie  » [11] peut être combattu.
Le mécanisme de lente progression des revendications identitaires est enfin analysé par Lucienne Bui Trong pour qui « les luttes en faveur de la reconnaissance de communautés bénéficient trop largement (...) des bons sentiments, de la tendance à l’autocritique, de la naïveté et de la mollesse de la société française  » [12]. L’auteur nous invite sans doute ainsi à prendre garde à la rhétorique schizophrène de la tolérance et de l’apaisement : à se dresser trop fermement contre le communautarisme, on le favoriserait ! Croire que l’auteur cède à l’alarmisme serait faire une lecture erronée de son ouvrage. A la vérité, Les racines de la violence invite à la réflexion sur les mérites du modèle français d’intégration qui, rappelle l’auteur, repose sur ce qui nous rassemble et non sur ce qui nous sépare. Car c’est l’unité de la nation qui permet de créer cette « communauté des affections  » sans laquelle chacun plonge dans « l’étroitesse des égoïsmes et l’impénétrabilité des âmes closes  » (Jaurès). Lucienne Bui Trong montre que ces crispations identitaires mettent en lumière une volonté de scission d’avec le reste du peuple français. Pour parodier la formule de Marcel Gauchet, l’amour de ses semblables dissimule parfois mal la haine de l’Autre [13]. Parallèlement à ces exigences minoritaires, la souveraineté française est battue en brèche, la République est en quête de respect [14], l’amour de son pays est jugé suspect et n’est plus guère clamé qu’avec timidité, l’État, pourtant détenteur du monopole de la violence physique légitime selon la pensée résumée de Max Weber, rechigne à contraindre. Or, comme le constate Max Gallo, « si la France n ’est plus un avenir, si la nation est obsolète, si elle s’agenouille dans la repentance, comment peut-on vouloir s’y intégrer  » [15] et faire sienne les valeurs de la République ? Que deviendrait une société composée d’une myriade de communautés dont la nature des relations évoluerait au gré de l’actualité internationale ? L’émiettement de la nation par voie de prolifération communautaire serait à l’origine d’un désordre accru et, ce n’est pas une hypothèse d’école, d’une « guerre de tous contre tous » selon l’expression de Hobbes.
En somme, le livre, riche, courageux et bien illustré de Lucienne Bui Trong vient à point nommé pour éclaircir des débats qui, d’une manière ou d’une autre, concernent l’avenir de la nation. Alors que l’échelle Bui Trong semble en passe d’être réhabilitée [16], il serait regrettable que Les racines de la violence. De l’émeute au communautarisme soit ignoré.

Lucienne Bui Trong, Les racines de la violence. De l’émeute au communautarisme, Éd. Louis Audibert, 2003, 221 pages.


Notes

[1] Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ?, Mille et une nuits, 1997, p. 31.

[2] Bernard Chantebout, Droit constitutionnel, Éd. A. Colin, 19e éd., 2002, p. 23.

[3] Lucienne Bui Trong, Les racines de la violence. De l’émeute au communautarisme, Éd. Louis Audibert, 2003, 221 p.

[4] Lucienne Bui Trong, Violence : les racines du mal, Éd. Ose savoir-Lé Relié, mars 2002, 119 p.

[5] Lucienne Bui Trong, La police dans la société française, PUF, janvier 2003, 246 p.

[6] Cette échelle, comprenant huit degrés qui vont du feux de poubelle à l’émeute, est basée sur la classification des actes, en fonction non de leur nature pénale, mais de la signification qu’ils revêtent en tant qu’atteinte à l’ordre public. Le critère n’est ni moral ni juridique mais porte sur l’atteinte à l’égard du symbole de l’autorité publique. Cette échelle permet de décrire différentes formes de violence, de les hiérarchiser au regard du défi porté à l’autorité et permet, à terme, de prévenir les désordres. Pour une présentation exhaustive, Lucienne BUI TRONG, « L’insécurité des quartiers sensibles : une échelle d’évaluation », Les cahiers de la sécurité intérieure, 1993/3, pp. 235-247 et, du même auteur, « Sur quelques secrets de fabrication », Les cahiers de la sécurité intérieure, 1998/3, pp. 225-233.

[7] Laurent Mucchielli, « La violence des banlieues est une révolte contre une société injuste et raciste », Le Monde, 13 novembre 2001, p. 12.

[8] Lucienne Bui Trong, Les racines de la violence. De l’émeute au communautarisme, p. 68.

[9] Ibid. p. 148

[10] Ibid. p. 156.

[11] Marc WATIN-AUGOUARD, « La crise de l’autorité », La Lettre de la rue Saint-Guillaume, n° 128, juillet 2002, p. 33

[12] Ibid, p. 205.

[13] Marcel Gauchet, « Sous l’amour de la nature, la haine des hommes », Le Débat, n°60, mai-août 1990, pp. 278-282.

[14] La République en quête de respect, Rapport n° 340 sur la délinquance des mineurs remis au Président du Sénat le 26 juin 2002 et présidé par Jean-Pierre Schosteck.

[15] Max Gallo, « Autour de la crise nationale », Le Débat, n°121, septembre-octobre 2002, pp. 37-45.

[16] Jean Marc Leclerc, « Réforme d’urgence aux Renseignements généraux », Le Figaro, 3-4 janvier 2004, pp. 1 et 17.


Partager

2 Messages de forum