A la recherche du territoire perdu - La Révolution en Charentaises

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A la recherche du territoire perdu

jeudi 27 octobre 2005, par Laura Diaz / 5360 visites

Un long ruissellement dont la source nous échappe, des branches qui s’éparpillent sans qu’on en aperçoive la terminaison : tel est le « rhizome », le chemin que découvre la littérature selon Gilles Deleuze et Felix Guattari (Mille Plateaux, Editions de Minuit, 1980). Le livre est cet extérieur qui s’offre par cela-même qu’il n’a pas d’intériorité, pas d’objet et surtout pas de racines, et si la promenade de la lecture est chaotique jusqu’à en perdre le sens de la marche, c’est parce qu’ « écrire n’a rien à voir avec signifier mais avec arpenter, même des contrées à venir » . Dans l’écriture comme dans la lecture on se perd, et parfois même on désire si puissamment cet oubli de soi et du monde que ce retrait se transforme en quête.

Enrique Vila-Matas, Yasmina Reza : Désirs majeurs

Enrique Vila-Matas {JPEG}C’est le cas du protagoniste du dernier roman d’Enrique Vila-Matas (Doctor Pasavento, Anagrama, 2005) lequel met en scène l’écrivain Robert Walser fuyant les perpétuelles sollicitations de la notoriété. Est-ce un hasard si cet auteur en quête d’anonymat est l’un des écrivains cités par Deleuze pour évoquer la nécessité de la déterritorialisation ? Non, car l’absence recherchée illustre très bien cette ligne de fuite que met en avant Deleuze : c’est parce que le multiple s’atteint par la soustraction et non par l’ajout que l’anonymat, la disparition deviennent un enrichissement. Il s’agit quand on écrit d’oublier que l’on fait de la littérature.

Un autre bel exemple d’ouvrage « rhizomorphe » est le livre Nulle Part (Albin Michel, 2005) de Yasmina Reza qui vient tout juste de paraître. On y retrouve cette manière délicate de refuser les enracinements précoces : « Je ne connais pas les langues, aucune langue de mes pères, de mes mères, ancêtres, je ne reconnais ni terre ni arbre, aucun sol ne fut le mien comme on dit je viens de là, il n’y a pas de sol où j’éprouverais la nostalgie brutale de l’enfance, pas de sol où écrire qui je suis, je ne sais pas de quelle sève je me suis nourrie, le mot natal n’existe pas, ni le mot exil, un mot pourtant que je crois connaître... »

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Yasmina Reza

Ce détachement vis-à-vis des assignations trop injonctives à être d’un territoire pour être clairement identifiable et reconnaissable fait partie de cette entreprise anti-généalogique d’une certaine philosophie deleuzienne de l’écriture. Celle-ci en effet s’inscrit dans le projet d’une déconstruction des tentations d’un livre-racine, fondateur, lequel avec ses embranchements partant d’une même souche a contribué dans la culture occidentale a alimenté l’idée d’une unité de l’écriture.

Ecritures nomades

Le modèle depuis toujours est celui de la terre propre avec ses délimitations et clôtures, comme le révèle le fameux locus amoenus romain (le lieu agréable), alors qu’en Orient prédomine le modèle d’un désert parsemé d’oasis où le relevé topographique devient impossible. A cette appropriation stabilisatrice désirée par la culture occidentale, Deleuze oppose l’extrême mobilité, l’errance qui correspond à une distribution où les choses se déploient sans enclos et sans mesure : ni point de départ, ni point d’arrivée. C’est notamment ce qui ressort de son admiration pour les auteurs du voyage et du ruissellement de la pensée, comme Jack Kerouack ou encore Virginia Woolf qui « s’enfoncent » dans la multiplicité, dans l’aspérité d’un flux. La subjectivité n’apparaît plus comme le résultat d’une connaissance claire de soi sinon comme la découverte géographique d’un enchevêtrement de lignes qui constitue des paysages et des cartes aux frontières déstabilisatrices parce que sans fondements. Ce nomadisme rencontre la complexité d’un dehors dont la topologie est rendue confuse par des zones d’indiscernabilité. Qu’est-ce qui nous appartient alors dans tout ce flou ? On sait que le territoire n’est pas seulement un espace mais qu’il est un espace approprié, marquée et accompagné de la conscience de cette empreinte laissée comme signe de notre existence, de notre habitation dans une partie du monde.

« Nous sommes entrés dans l’ère du tout-signifiant »

L’intégrité de cet espace vécu remet en cause l’idée d’une littérature comme totalité faite de repères intelligibles : un sujet, une narration assignable, un réel reconnaissable, un sens disponible à l’extraction. Désormais, ce qui nous appartient est alors le plus proche, et se réfugie dans les « plis » d’une existence détaillée qui se concentre sur les riens, les moindres recoins afin que rien ne lui échappe. Comment interpréter cette réduction ? Est-ce un geste de refus de la complexité ? Est-ce le signe d’une modestie renvoyant à l’incertitude de soi, à une conscience inquiète ou au contraire à la confusion et au maniérisme d’un esprit obsédé par le recensement des choses vues, par la détermination de sensations rassurantes à la manière d’un Philippe Delerm ? Dans un entretien accordé à la revue Prétexte [1] Dominique Viart commentant la configuration actuelle du champ littéraire français remarque à juste titre que ce qui s’exprime à travers ce regard qui épuise les terrains d’exploration en énumérant méticuleusement leurs contenus c’est un désir d’authentification et de reconnaissance du dehors afin de s’y mouvoir tranquillement : « Nous sommes entrés dans l’ère du tout signifiant où chaque détail est susceptible d’être le signe de quelque chose. Cette attention-là est la marque d’une grande disponibilité du contemporain au monde et aux êtres. De fait chacun vit constamment dans le détail, et l’on sait bien ce que ces détails peuvent avoir de l’importance parfois, fut-ce de manière pathologique. Les prendre en considération c’est porter un autre regard sur l’homme, dépouillé de ces grandes machineries théorisantes qui tournent parfois à vide. Je ne suis pas loin de croire que s’y élabore une nouvelle forme d’"humanisme" si l’on veut bien déplacer quelque peu le sens de ce mot : non plus la foi aveugle dans la grandeur de l’homme et l’avènement de ses lendemains, mais l’attention à ses faiblesses, ses errements, à une apparente "insignifiance" en fait très signifiante. A ce titre, oui, on peut parler d’éthique de la minutie. »

Alors à la question de savoir d’où l’on est et à quoi l’on appartient, la littérature ne nous offre pas de réponse déjà disponible, débarrassée de sa complexité. Elle nous offre tout au plus des cartes à déchiffrer soigneusement.

Enrique Vila-Matas, Doctor Pasavento, Anagrama, 2005. Yasmina Reza, Nulle Part, Albin Michel, 2005.

Voir en ligne : http://pretexte.club.fr/revue/entre...

Notes

[1] Cf. notre lien


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