Surveiller et punir, Michel Foucault - La Révolution en Charentaises

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Surveiller et punir, Michel Foucault

samedi 5 novembre 2005, par Laura Diaz / 24866 visites

Dans Surveiller et Punir (1975), Michel Foucault, philosophe iconoclaste, cherche à identifier le problème du pouvoir : celui qui a marqué aux fers d’abord, celui qui enferme ensuite et qui s’efface derrière l’omniprésence d’un regard. Ce regard qui surveille sans cesse et dont on devait déplorer l’exportation hors des murs de la prison, au coeur même de la société.

La méthode adoptée dans Surveiller et punir sera celle de la généalogie car le pouvoir n’est pas tant affaire d’appropriation que de tactiques, de stratégies, de déplacements bref de batailles, de luttes soutenues par des techniques qui ont leur propre histoire. Plus encore ce sont les rituels qui intéressent le philosophe, ceux qui se jouent entre les dominants et les dominés, ces rituels des obligations et des devoirs. En l’occurrence le fragment empirique sur lequel se penche le généalogiste est le corps. L’acuité de l’analyse de Foucault tient à ce qu’il réussit à montrer dans Surveiller et Punir comment le corps est amené à être traversé par des rapports de pouvoirs.

Tout son texte sous-entend une remise en cause : celui du grand mythe véhiculé par les théories du contrat social du XVIIIème siècle, c’est-à-dire celui d’une libération de l’homme par la reconnaissance de droits subjectifs. Selon le philosophe en effet, cette attribution de nouveaux droits protecteurs ne s’est pas faite sans une soustraction parallèle, celle précisément de l’usage libre de ces droits. Pour schématiser, l’illusion contractualiste du XVIIIème siècle consiste en cette idée que le droit a défini des règles qui doivent s’appliquer uniformément à tous (on a des individus-atomes face à un souverain-Etat auquel chacun participe du fait du du contrat social). On aurait donc une sorte de démocratisation de la souveraineté par la participation des individus à l’élaboration de la loi. Mais en réalité tout cet attirail juridique et cette soi-disant démocratisation se trouve contredit dans les faits par des mécanismes de coercition disciplinaires : tandis que « les systèmes juridiques qualifient les sujets de droit selon des normes universelles, les disciplines caractérisent, classifient, répartissent[...]hiérarchisent les individus » [1] Le pouvoir se confine donc entre ces deux limites de la souveraineté de la loi (qui vient d’en haut) et des disciplines (qui viennent de la société même). Il se localise donc entre la protection des droits des individus et leur constitution en sujets obéissants.

C’est dans les établissement religieux, les collèges et les couvents, les salles de classe, les casernes, les ateliers, les usines... etc que se manifeste la naissance plurielle des disciplines. C’est là que se construisent des systèmes très élaborés de punition, des échelles de peines ou de sanctions, des rituels qui permettent à une "pénalité de la norme" de complèter "la pénalité de la loi". La pénalité de la norme : c’est la conformité imposée par un regard social. La pénalité de la loi : c’est la sanction qui découle de l’infraction au code pénal. Par la combinaison de ces deux modes de punir, ce qu’on cherche c’est le moyen de redresser et de corriger l’individu, de le requalifier comme sujet social.

Pourquoi et comment punir ?

Punir ne s’est pas toujours résumé à l’envoi en prison. Foucault retrace minutiusement la généalogie de ces manières de punir :

●D’abord ce fut la torture qui se donnait à voir dans l’Ancien Régime comme une cérémonie spectaculaire. Il s’agit avant tout de MARQUER LES CORPS : écartelés, arrosés d’huile bouillante, démembrés, les corps souffraient proportionnellement à l’offense commise, d’où tout un art de quantification des peines polarisé autour d’une ultime référence, la personne royale. Une telle exhibition ritualisée du pouvoir royal s’explique par l’identité consubstantielle de la loi et du souverain si bien que toute violation juridique était interprétée comme un crime de lèse-majesté, soit une offense à la personne même du roi. C’est parce que l’affront de la transgression de la loi introduisait un déséquilibre entre le sujet et le roi qu’on s’adonnait à une surenchère punitive : le spectacle de la force du pouvoir devait éclater aux yeux de tous à travers ces corps marqués à vif. Mais les limites d’une telle expression du pouvoir politique se font vite ressentir. Premièrement, du fait du caractère éphémère du corps supplicié : « Un corps effacé, réduit en poussière et jeté au vent, un corps détruit pièce à pièce par l’infini du pouvoir souverain constitue la limite non seulement idéale mais réelle du châtiment. » (p. 62) Le fonctionnement de la pénalité devait à chaque fois être réactualisé par des liturgies punitives à la ritualisation minutieuse (défilés, haltes aux carrefours, station à la porte des églises, lecture publique de la sentence, agenouillement, déclarations à hautes voix de repentir pour l’offense faite à Dieu et au roi...etc). Deuxièmement, la répétition de ces marquages conduit à reconsidérer les rapports entre l’âme et le corps car si l’on marque le corps pour mieux atteindre l’âme, cela signifie qu’il existe un rapport entre les deux, et conséquemment la question de la hiérarchie ontologique entre le corps et l’âme n’a plus sa place dans une physique du pouvoir. Le risque était donc de disqualifier la dignité de l’âme en croyant qu’on pouvait l’atteindre par le corps.

● Dans la seconde moitié du 18ème siècle on s’attache à requalifier le sujet de droit : on rejette la profusion pénale, le gâchis. On cherche non plus à marquer les corps mais à les insérer dans un réseau de représentation de la loi : le signe se substitue à la marque. Ce signe c’est celui de la rédaction de codes qui viennent proprotionner la peine au crime. Le signe apparaît alors comme plus efficace et moins arbitraire et surtout il tient compte de l’humanité du corps criminel qu’on n’atteint pas directement. La philosophie réformiste ne se perd donc pas dans le dédale du sens : finis les rites surdéterminés symboliquement, on dépouille le signe de son faste selon « la règle de la certitude parfaite » pour arriver à des équivalences punitives strictes. A tel crime, telle peine.

Mais alors comment comprendre la naissance de la prison, enfermement inhumain s’il en est, qui sépare certains corps du reste de la société ?

La naissance de la prison

Dans l’Ancien Régime, la prison c’était le secret, c’est-à-dire le cachot, symbole justement de l’arbitraire. Donc la prison semblait incompatible avec toute cette technique d’équivalences punitives, de transparence d’un code pénal. D’ailleurs le souci même de proportionnalité qui émane de celui-ci devait impliquer presque logiquement le rejet d’une peine uniforme, modulée seulement par la durée. Et pourtant... La prison au 19è s redistribue les données : son objet n’est plus la circulation de signes, mais la correction des comportements en agissant sur le corps lui-même, non pour le démembrer, le réduire en poussière mais pour le dresser, le remettre dans le droit chemin de la légalité. On revient à une forme de prise en charge directe du corps.

C’est l’administration, notamment Napoléon qui contribua largement à la diffusion des disciplines dans l’appareil d’Etat y compris dans l’appareil juridicaire. La prison se renouvelle alors en important ces techniques éprouvées ailleurs pour (re)constituer le corps obéissant et assurer l’ordre (dans l’armée notamment). C’est cette provenance externe (la prison vient du disciplinaire et non du juridique) qui explique que la prison paraisse contradictoire avec la pensée juridico-politique, humaniste, qui lui est contemporaine.

« Notre société n’est pas celle du spectacle mais celle de la surveillance »

C’est en prison que vont se jouer de manière plus connexe le rapport entre savoir et pouvoir, ou plutôt entre voir et pouvoir. La prison est approchée par Foucault à la manière dont Bentham décrit le panopticon, il s’agit pour lui d’un panoptisme carcéral, d’une possibilité de tout voir. Le paradoxe de cette analyse foucaldienne vient alors de ce qu’il insiste moins sur l’enfermement, la manière dont on territorialise un espace de la peine, de la souffrance que sur l’exposition du prisonnier aux regards sans cesse présent des instances de contrôle.

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"Autant de cages, autant de petits théâtres, où chaque acteur est seul, et constamment visible"

La prison moderne est un dispositif disciplinaire d’abord parce qu’elle est la synthèse de deux grands modèles politico-médicaux du Moyen-Age :
-  l’exclusion dans un espace clos qui renvoie à l’exil des lépreux
-  les procédés de contrôle régulier renvoient au quadrillage d’une ville pestiférée. Cette synthèse produit donc l’espace disciplinaire par excellence, le panoptique : « A la périphérie, un bâtiment en anneau ; au centre, une tour ; celle-ci est percée de larges fenêtres qui ouvrent sur la face intérieure de l’anneau ; le bâtiment périphérique est divisé en cellules, dont chacune traverse toute l’épaisseur du bâtiment ; elles ont deux fenêtres, l’une vers l’intérieur[...] l’autre, donnant sur l’extérieur, permet à la lumière de traverser la cellule de part en part. [...]Par l’effet du contre-jour, on peut saisir de la tour, se découpant exactement sur la lumière, de petites silhouettes captives dans les cellules de la périphérie. Autant de cages, autant de petits théâtres, où chaque acteur est seul et constamment visible » [2]

Ce gain de lumière par rapport au cachot n’est donc pas nécessairement à applaudir : là où l’ombre permettait de prévoir les incursions dans son intimité, la constante visibilité traque le prisonnier dans ses moindres gestes. Car les surveillés sont vus en permanence ou en tout cas ils croient qu’ils sont toujours vus, ou qu’ils peuvent l’être à tout moment sans prévenir. Certes donc le pouvoir n’est pas immédiatement répressif mais la violence qu’il recèle ne fait que se cacher derrière une fonction, celle du regard omniscient. Et le pire dans l’histoire, c’est que le panopticon est un modèle exportable hors de prison : il peut s’appliquer à toutes sortes d’institutions ayant à gérer des multiplicités humaines. A quand une société gérée sur le modèle de la prison ? Foucault, sombre, répond incisivement : « Notre société n’est pas celle du spectacle mais celle de la surveillance. (...) Nous ne sommes ni sur les gradins, ni sur la scène, mais dans la machine panoptique, investis pas ses effets de pouvoir que nous reconduisons nous-mêmes puisque nous en sommes un rouage. » [3]

Michel Foucault, Surveiller et punir, naissance de la prison, Gallimard, 1975


Notes

[1] p. 187

[2] p. 201

[3] p. 218-219


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